Camille et son atelier

Texte rédigé par  Bénédicte Buisseret et Marie De Taeye-Buisseret

L’atelier était pour Camille le centre névralgique de la maison. C’est là qu’il passait le plus clair de son temps : il téléphonait, il peignait, il dessinait, il lisait, il écoutait de la musique, il s’endormait, il réfléchissait, il buvait,… il vivait dans l’atelier.

C’est un lieu qu’il avait toujours hâte de retrouver, soit lorsque nous sortions pour la journée, soit après un séjour à l’étranger.
D’octobre 1999 à octobre 2000, Camille réalisa une fresque monumentale de vingt-quatre mètres de long sur trois mètres de haut qu’il a intitulée «Le Cheval d’0ctobr », destinée à la station de métro «Eddy Merckx» à Bruxelles. Pour entreprendre ce travail, il fallut que Camille loue un autre lieu qui puisse accueillir son projet c’est-à-dire adapté aux dimensions de celui-ci. Il trouva donc un studio-atelier – à l’avenue Latérale – non loin de la maison de la rue Egide Van Ophem, parfaitement adéquat puisqu’il mesurait précisément 26 mètres de long, de quoi pouvoir tourner autour des 16 panneaux de 1,5 m de large et d’y faire les installations techniques nécessaires. Camille y travaillait de 9 heures à 17 heures sans interruption. Mais dès qu’il rentrait en fin de journée, il ne manquait pas de retrouver l’atelier de la maison et d’y replonger dans ses habitudes nocturnes.

Camille se levait vers 8 heures du matin.
En guise de petit-déjeuner, il ne prenait qu’un verre de jus d’orange frais – jamais de café ou de thé – et de temps à autre mais rarement, un petit pain au chocolat ou un croissant. Nous prenions le temps de discuter et de convenir de notre repas de midi et du soir. Mais il ne s’attardait pas dans la cuisine et filait dans son atelier pour y démarrer sa journée tandis que moi je sortais faire les quelques courses du jour.

Son atelier était une sorte de quadrilatère informel de 77 m² comme il aimait dire, avec une mezzanine à demi-hauteur. L’éclairage de jour lui venait à la fois du haut, à travers des vasistas tout le long du mur principal ainsi que latéralement par des ouvertures donnant à la fois sur la cuisine à l’avant et sur la véranda à l’arrière. Mais même en journée, il allumait très souvent quelques spots muraux et deux ou trois lampes halogènes.

Il s’y installait à son petit bureau improvisé pour y consulter son agenda et donnait quelques coups de téléphone.
Il commençait par lire les journaux du jour comme l’Echo de la Bourse ou le Soir et particulièrement l’édition du mercredi lorsque paraissait le supplément culturel. Il y découpait notamment les critiques qui paraissaient après chacune de ses expositions.

En matinée, il écoutait les actualités à la radio et d’autres émissions culturelles telles que «Le monde est un village» de Didier Mélon consacrée à la musique, «Par ouï-dire» de Thierry Génicot consacrée aux artistes – à laquelle Camille a été invité – ainsi que «L’œil et l’oreille» de Richard Jean.
Son travail principal était bien sûr au chevalet. En principe, Camille ne travaillait qu’un seul tableau à la fois jusqu’à sa touche finale. Il retrouvait le tableau qu’il avait laissé la veille au soir et c’est alors que se produisait cette chose qui m’étonnait toujours mais qui était bel et bien sa manière de travailler : le tableau avançait à reculons ! En effet, il progressait le plus souvent en effaçant des éléments pour les remplacer par de nouveaux. Ainsi, j’ai vu défiler bien des versions différentes à partir d’une première ébauche de base. Par contre, lorsqu’il estimait que son tableau était terminé, Camille n’y revenait en principe plus jamais, le rangeait dans des rayonnages ou le laissait tourné à l’envers quelque part dans l’atelier. A l’exception de l’un ou l’autre tout petit format, il n’a jamais accroché un de ses propres tableaux dans aucune pièce de la maison.

Vers 11 heures, Camille ouvrait sa première bouteille de vin blanc. Comme beaucoup de gens, Camille a toujours bu du vin, rarement de l’alcool fort à l’exception du genièvre qu’il aimait de temps à autre déguster après un repas avec des amis ou son alcool de mirabelles ou de cerises qu’il faisait macérer lui-même. Mais à la mort de sa fille Alexia en 1979, il est devenu un buveur de vin quotidien. Non sans humour un peu noir et dérision de lui-même, il me disait que chaque perte d’un des siens le conduisait à boire une bouteille de plus par jour. Et en effet, je l’ai connu buvant jusqu’à 4 bouteilles de vin par jour. Se reconnaissant le premier comme étant alcoolique, Camille restait néanmoins toujours plus ou moins en maîtrise de lui-même. Il n’a jamais eu l’alcool méchant ou violent, tout au plus très très mélancolique, ayant en tout cas besoin d’une bonne nuit de sommeil. C’est ainsi que la boisson faisait partie intégrante de lui-même et, en toute conscience des dangers pour sa santé, Camille s’y est noyé jusque dans la mort, emporté par une cirrhose du foie inéluctable. Il a fait l’une ou l’autre tentative pour arrêter de boire mais y a très vite renoncé, disant à son médecin : «Si je ne bois plus, je ne peins plus. Si je ne peins plus, je deviendrai fou».

Parfois, Camille interrompait son travail pour aller chercher du matériel qui lui manquait. Il adorait aller dans son magasin favori « Schleiper » et y faire ses achats de couleurs, de pinceaux, de crayons, de papiers à dessins et autres matériaux. D’autres fois, c’était pour chercher un objet qu’il voulait absolument peindre comme des bottes d’asperge à la saison du mois de juin ou des choux ou des fleurs…
Vers midi et demi, il quittait l’atelier et venait me rejoindre dans la cuisine où nous déjeunions assez légèrement d’une soupe aux poireaux que je faisais selon la recette de ma mère ou de quelques fromages avec une bonne baguette de pain ou tout simplement de sandwichs garnis achetés à la boucherie du coin.
Ensuite, nous montions dans notre chambre pour nous laisser aller à une petite sieste réparatrice ou regarder le Tour de France du mois de juillet que Camille ne ratait sous aucun prétexte. Il aimait voir les cyclistes se déchaîner au col du Galibier ou leurs prouesses du contre-la-montre. Mais en fait, ce qui l’intéressait surtout, c’était de faire avec eux, par télévision interposée, ce long voyage dans les plaines et les villages, dans les montagnes et sur les routes sinueuses de cette belle France.
Vers 15 heures, il reprenait son travail dans l’atelier et n’en sortait plus jusqu’au soir.
Avant de commencer un nouveau tableau, il préparait tout d’abord lui-même la toile et le support. Il découpait la toile et la tendait sur un fond rigide, la fixait avec des agrafes et commençait à peindre. Le travail de peinture terminé, il encadrait lui-même les plus petits formats dans des cadres standards qu’il trouvait dans le commerce. Il confiait l’encadrement des plus grands formats à «Cadr’art» à Etterbeek ou à l’ «Encadreur des Artistes» à Uccle.
C’est aussi dans son atelier qu’il étudiait les divers projets de collaboration avec d’autres artistes et qu’avec eux, il discutait de l’avancement des travaux.
Il y a réalisé ses deux emboîtements de scie : il collait sur chaque dent d’une scie des plumes de canard ou d’oie, savamment teintées de bleu, avec la collaboration de son ami Henri Lambert. Il a aussi réalisé quelques sculptures à partir de petits rondins de bois qu’il colorait et qu’il ornementait d’objets divers, souvent des plumes.
Entre 1982 et 2002, il a également produit une cinquantaine de lithographies dont quelques-unes rehaussées, sur sa propre presse litho. Il s’était formé à cette discipline auprès de son ami Robert Keyser, à l’académie de Boitsfort.

Il y a eu quelques séances de prise de vue par des photographes professionnels tels que Nemesio Sanchez, Christian Carez, Luc Schrobiltgen, André Janssens et Jean-Louis Colot qui ont immortalisé l’atelier, les tableaux, les objets et lui-même.

A l’initiative du contreténor Dominique Corbiau et afin d’accompagner un concert de musique baroque à la cathédrale de Tournai, il était convenu que Camille photographie quotidiennement et à intervalle régulier l’évolution d’un tableau, depuis la toile blanche jusqu’à la dernière touche. Un appareil photo sur pied fixe était dirigé vers le chevalet de Camille et il lui suffisait d’appuyer sur le déclencheur lorsqu’il estimait franchir une étape de son tableau. Ainsi, ils ont composé une animation de fondu-enchaîné projetée sur écran géant en arrière-plan de la scène où se produisait Dominique.

Il a appliqué cette même technique pour diverses œuvres : «Le petit théâtre», «Les montagnes», et le tableau consacré au retable d’Issenheim.
L’atelier était son domaine réservé et il n’y a que peu de gens qui y pénétraient. Seule notre chienne Syrrha, une bergère allemande un peu farouche, faisait des va-et-vient constants avec l’atelier et Camille aimait la présence de cette compagne silencieuse.
Les galeristes Jean Marchetti et Marie-Ange Boucher y venaient bien sûr régulièrement pour organiser et sélectionner les œuvres destinées à une future exposition. Il y a reçu quelques acheteurs privés mais je ne lui connais que de très exceptionnelles ventes en atelier.
Et s’il y avait bien une chose dont il avait horreur, c’est que l’on puisse y pénétrer pour y faire quelque rangement ou un peu de ménage : hors de question de toucher à quoi que ce soit ! Et certainement pas à sa «porte aux aphorismes».

La porte aux aphorismes était la porte intérieure de l’atelier. Camille y écrivait au crayon noir des phrases qu’il entendait à la radio ou des réflexions qu’il se faisait au gré de ses inspirations. Ainsi, il la complétée au fil du temps jusqu’à ce qu’elle soit totalement couvertes de ses écritures. Et moi, cela m’amusait d’y découvrir de temps à autre une nouveauté, toujours pleine de surprise !
C’est à partir de cette porte, réceptacle de ses pensées au quotidien, qu’il a compilé le livre «Le ciel est bien dégagé derrière mes oreilles», publié en février 2000, en collaboration avec le photographe André Janssens. Ce petit livre rend de façon intime et très personnelle toute une série de réflexions et de sensations qu’il évoque avec poésie, humour, dérision et sans aucune concession : la peinture, sa peinture, son atelier, sa famille, ses amis, la montagne, la guerre, la mort, le déploiement du temps,…
Vers 19 heures, il venait à nouveau me rejoindre dans la cuisine et c’était alors lui qui prenait les commandes. J’étais sa «petite main» toute occupée à éplucher ail, oignons, carottes, pommes de terre,… et je dressais une jolie table pour accueillir le repas.

Camille quant à lui, procédait aux différentes étapes de la recette avec autant de minutie qu’il mettait à peindre. C’était un excellent cuisinier qu’il est devenu par la force des choses lorsque Gerda est tombée malade et après son décès. La cuisine est devenue pour lui un vrai moment de détente dans lequel il mettait néanmoins beaucoup de concentration. C’est ainsi qu’il était célèbre pour des recettes qu’il tenait de sa famille ou d’autres qu’il tirait de livres de cuisine sophistiqués. Nombreux sont ceux qui ont dégusté son poulet aux asperges et petits pois, choux farcis, canard à l’orange, cailles aux mirabelles, couscous royal, sushis et sashimis frais du jour,… Et bien que Camille n’affectionnait pas particulièrement les desserts, sa tarte à la rhubarbe-de-son-jardin était un pur délice !
Après le repas, il retournait à nouveau dans son atelier où il se remettait à travailler, a écouter de la musique et à prendre le temps de lire. S’il réservait la lecture de romans classiques au temps des vacances à la montagne, il lisait des revues artistiques et littéraires et reprenait régulièrement des textes de Baudelaire ou de Rimbaud à qui il a consacré le livre paru en décembre 1991, intitulé «Le bateau ivre».

Et en soirée, son atelier était toujours musical : parfois, c’était pour lui un simple fond sonore. Parfois, il restait assis dans son fauteuil à écouter longuement cette musique dont il ne pouvait se passer. ll adorait des artistes comme Giani Esposito, Charles Trenet, Barbara, Jacques Brel et Georges Brassens, son préféré étant Léo Ferré.
Il écoutait aussi des morceaux plus atypiques comme ceux d’Arvo Pärt, du luth marocain de Chraïbi, Jordi Savall et le chant de la Sybille, Maria Farantouri et ses chants grecs, Mikis Theodorakis et ses musiques de film «Zorba le Grec» ou «Z», Mounir Bachir et son oud irakien, Philippe Glass et sa musique contemporaine américaine, Henryk Gorecki, Erik Satie et ses gymnopédies et ses «Trois morceaux en forme de poire», Djivan Gasparian, Ravi Shankar et sa sitare.

Mais le plus souvent, c’était de la musique classique : les quatuors à cordes de Chostakovitch interprétés par Sofia Goubaïdoulina, le Requiem de Berlioz, Monteverdi dans le Combat de Tancrède et Clorinde, Prokofiev, Haendel, Mahler et sa symphonie n° 5, le quatuor «La jeune fille et la Mort» de Schubert, interprété par la contralto Kathleen Ferrier, beaucoup de Mozart et surtout Bach, les suites de Bach.

Et ainsi, jusque tard dans la nuit, il se laissait enrober dans ses pensées, ses souvenirs et ses démons qu’il combattait inexorablement dans ses ivresses innocentes et solitaires.
Il a écrit :
« Souvent, la mélancolie est mon passé,
je ne sais l’étreindre.
Charles, Maria, Louis, Thérèse, Carlo,
Alexia, Jean-François et Gerda,
vous ne m’avez pas beaucoup aidé.
C’est à vous que je pense lorsque je dévisse. »

Il est probable que tous les ateliers sont le reflet de l’artiste qui l’habite. Après son décès, son atelier est resté longtemps intact, intouché ; un peu à la manière d’un sanctuaire. Il y régnait une atmosphère très particulière tant Camille l’avait imprégné de toutes ses forces, de toutes ses faiblesses aussi. Il y planait quelque chose d’étrange, d’insaisissable…
Son âme, peut-être.